Le « carroting » et les chapeliers fous

Depuis quelque temps un de mes grands plaisirs est de découvrir à quel point le travail du textile a modelé notre langage et nos expressions courantes. Ce sujet est sans fin, et chaque discussion m’apporte son lot de nouvelles expressions à décrypter ou de nouvelles sources de réflexion (mais pourquoi parle t-on d’«ourdir la trame d’un complot» alors que tout-e tisserand-e qui se respecte sait bien que c’est la chaîne qu’il faut ourdir ?). Du coup quand j’ai découvert au hasard d’une recherche internet sur l’existence du « carroting », je n’ai pas pu m’empêcher de suivre le lapin blanc jusqu’à tomber dans un grand trou temporel (mais où est passée ma journée ?).

Alors c’est ça le lien ? Le lapin ?

Pas loin mais non. Le lien c’est l’industrie du feutre pour la chapellerie, et l’histoire est beaucoup moins drôle que le personnage du roman de Lewis Carroll…

Commençons par le début : comment fabrique t-on un chapeau en feutre ? À partir de poils d’animaux, traditionnellement de lapin ou d’autres petits animaux. Et dans l’industrie du feutre à chapeau au XIXème siècle aux États-Unis, on utilisait également de l’urine de chameau dans le processus (pour séparer le poil de la peau de l’animal ou pour accélérer le feutrage, l’explication varie selon les sources, je vous invite à tester pour faire votre opinion). Toujours est-il que l’urine d’humains a peu à peu remplacé celle de chameau (par facilité d’approvisionnement peut-être ?), et qu’on s’est rendu compte que l’urine de certains humains produisait de bien meilleurs résultats que celle des autres. Mais pourquoi donc ?

Eh bien il semblerait que les humains en question étaient atteints de syphilis, et suivaient un traitement pour cette maladie à base de mercure (par ailleurs inefficace et toxique, les pauvres). Eurêka ! On a donc eu l’idée d’administrer ce traitement à tous les ouvriers de remplacer l’urine par du nitrate de mercure dans le procédé, qui reçut le joli nom de « carroting » en référence à la couleur orange carotte de ce produit.

Ce magnifique progrès a eu pour conséquence l’empoisonnement au mercure des ouvriers par inhalation, qui affecte en autre les fonctions neurologiques, causant tremblements et démence. D’où l’expression entrée dans le langage anglais courant « Mad as a hatter » = « Fou comme un chapelier » (un des symptômes de la syphilis avancée étant aussi la démence, je m’interroge sur l’état des chapeliers syphilitiques).

Bien heureusement l’usage du mercure en chapellerie est interdit aux États-Unis depuis 1941, il semblerait que ce précieux métal était alors plus nécessaire alors pour l’industrie de l’armement. Ses risques pour la santé étaient connus depuis 1874…

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